jeudi, janvier 29, 2009

Souvenirs de Corée du Nord (3) - Un après-midi au cinéma

Un après-midi d'hiver à Pyongyang, avec quelques courageux amis expats assoiffés d'inconnu, nous avions décidé d'aller assister à une projection dans un petit cinéma de quartier. On trouve beaucoup de cinémas en Corée du Nord; ce sont souvent de grands bâtiments gris dont l'entrée est ornée de larges affiches peintes à la main et qui ne sont pas renouvelées souvent.

Je voulais aller voir Le Journal d'une écolière, un film étonnant qui a fait un énorme carton en Corée. La plupart des Coréens de ma connaissance ont vu et revu ce film naturaliste qui traite des difficultés de leur vie quotidienne. (Le film est sorti en 2007 sur les écrans français.) Mais dans le cinéma choisi, la séance du samedi après-midi n'offrait qu’un seul film, et nous n'allions pas faire la fine bouche.

Prudents - et largement paranos -, nous avions garé notre très voyant véhicule, dont la plaque d'immatriculation portait le nom de notre unité de travail, dans une rue à l'écart, histoire de brouiller notre piste.

Nous sommes en retard. Nous nous hâtons vers le cinéma, grimpons les marches, et nous trouvons face à trois ouvreuses les yeux écarquillés, stupéfaites.

"C'est combien ?" dis-je. "C'est 10 wons le ticket", répond l'ouvreuse, par réflexe. Je sors la monnaie en un éclair, empoche les tickets, et nous entrons dans la salle avant qu'elle n'ait le temps de réagir.

L'immense amphithéâtre est plongé dans le noir, le film a déjà commencé. Nous nous asseyons en silence dans une rangée près du couloir. Trois minutes après déboule un grand type hors de souffle, qui scrute rapidement la salle, et vient s'asseoir juste derrière nous.

Le film raconte le très réel et tragique massacre de Kwangju en Corée du Sud, un drame qui a eu lieu en 1980. De courageux sud-coréens, portant jeans et chemises à carreaux, sont très occupés à vivre dans la misère et à se faire opprimer par une clique fantoche de généraux félons qui complotent pour réprimer la démocratie en fumant des cigares. Les soldats sud-coréens sont très cruels, ils tuent des enfants en riant et déshabillent les filles, donnant un inattendu soupçon d'érotisme au film (après, ils les massacrent en rigolant).

Le grand type derrière nous change discrètement de place, pour s'asseoir juste à côté. A l’écran, les soldats s'en prennent à présent aux femmes enceintes et au troisième âge.

L'audience est captivée. Les cris d'indignation fusent, les langues claquent de rage impuissante, la colère monte. Quand les valeureux résistants sud-coréens prennent enfin les armes pour refouler violemment les militaires, la salle est vengée. On entend des encouragements et des exclamations de joie.

Il gèle à pierre fendre dans le cinéma, c'est l'hiver, et il ne fait guère plus chaud qu'à l'extérieur. La première partie du film se termine au bout d'une heure et demie. Entracte. Nous retrouvons le grand type, maintenant assis sur un siège juste devant nous.

Mes compagnons d'aventure ne pigent rien au coréen, et l'expérience leur suffit. Nous quittons la salle avant le début de la deuxième partie.

Le lundi matin, tout notre staff était au courant de notre escapade cinématographique. En effet, soucieux de laisser notre voiture dans un coin discret, nous l'avions garée dans une petite rue éloignée, en face d'un grand bâtiment. C'était le commissariat du quartier.

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lundi, janvier 26, 2009

Souvenirs de Corée du Nord (2) – Des poules dans le cabanon

Journée de visite dans un comté d'une province du nord, tout près de la frontière chinoise. La routine. Ce jour-là, mes intestins semblent décidés à perturber les visites habituelles et sans surprise de crèches et d'écoles prévues ce jour-là. Je serre les dents et me promets de ne plus manger de poisson cru – promesse impossible à tenir.

En fin d'après-midi, nous arrivons dans une bourgade, blottie dans une vallée humide aux flancs recouverts de sapins. La ville repose au fond. Elle présente la disposition habituelle de la cité nord-coréenne : une allée principale et goudronnée, qui mène sur une grande statue du Généralissime. Quelques bâtiments officiels sur les deux côtés. Cachées derrière, reliées par des chemins de terre battue, des rangées de maisonnettes identiques. Un étage, un toit recouvert de citrouilles, et un jardinet foisonnant de légumes, .

La bourgade est déshéritée mais impeccable, comme toujours. C'est l'été mais il fait déjà froid. De minces filets de fumée sortent de quelques maisons. On ne doit pas manquer de bois ici. La visite de la crèche numéro trois du comté se déroule sans accroc, jusqu'à ce que mes intestins se retournent un fois de plus. Il y a urgence. Je laisse mon collègue finir le questionnaire réglementaire, et me précipite dehors, à la recherche d'un coin isolé et propre.

Las. Le chemin est occupé par des gamins qui se figent à ma vue. Des charrettes passent, tirées par des paysans. Le chauffeur est encore parti en vadrouille sans nous avertir. J'avise un adjochi qui fume à côté de notre 4x4 et lui demande où trouver des toilettes.* Imperturbable, il tire sur son mégot, jette un long regard circulaire, et s'avance près de la maisonnette la plus proche. Il hèle une femme à l'intérieur, et lui demande si – lui signifie que - l'étranger à l'estomac fragile peut utiliser ses latrines. Elle acquiesce sans un mot, un peu apeurée, et me montre le fond du jardin en me tendant une liasse de vieux papiers brunis.

Je m'approche du cabanon de planches en bois disjointes, en me tenant le ventre. J'ouvre la porte. Je me retrouve face à face à une demi-douzaine de poules, serrées les unes contre les autres. Elles se sont trouvés là un coin confortable et chaud : hors de question de lâcher un pouce de terrain à l'envahisseur impérialiste. J'ai beau agiter frénétiquement mon journal et siffler des "tss tss" agacés, elles font bloc, retranchées derrière le trou merdeux dans le plancher en bois. Mes imprécations, devenues suppliques sous la pression des élancements de mon estomac, sont inutiles : ces poules-là sont pugnaces. Elles n'en sortiront que par la force des baïonnettes.

Je sens le regard des enfants et de la propriétaire dans mon dos. La pression monte. Je suis en train de perdre la bataille des latrines et ma dignité. Les poules sentent la victoire proche, et resserrent les rangs.

L'adjochi a fini par repérer mon manège ridicule, et arrive à la rescousse, dégageant les occupantes récalcitrantes à grands coups de tatane rageurs. La place est glorieusement reconquise en deux secondes. Ravalant ma honte, je balbutie trois remerciements, et fonce libérer mes entrailles.

Mon staff a bien rigolé en prenant connaissance de l'histoire. Deux semaines après, ils se fichaient encore de moi.

[Ferme dans le district de Sadong, Pyongyang. Photo de Kernbeisser, tous droits réservés]


(* différence amusante pour les coréanophones: au nord on préfère dire 위생실 – ou "pièce d'hygiène", à comparer au 화장실 – ou "pièce de maquillage" – plus usité au sud)

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jeudi, janvier 22, 2009

Six morts

5 protestataires et un policier ont trouvé la mort mardi 20 janvier à Yongsan lors de la prise d’assaut d’un bâtiment où les protestataires s’étaient réfugiés. Ceux-ci cherchaient à obtenir une indemnisation plus importante suite à la perte de leurs commerces et de leurs maisons. Le gouvernement se refusait à discuter avec eux.

A lire l’excellent résumé du drame par Vincent sur Orient ou Rien. Et ce poignant reportage photo du quartier avant sa destruction (les graffitis sont laissés par les petites frappes mafieuses qui ont participé à l’éviction des habitants).

C’est sans doute ca, une politique de bulldozer - le surnom cher à Lee Myung-Bak. On ne négocie rien, et on envoie les unités anti-terroristes. Six morts.

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samedi, janvier 10, 2009

Un concert au Lydian

J'apprécie peu la musique pop coréenne, trop sentimentale, sirupeuse, et ouvertement commerciale, à mon goût. Cependant, on peut trouver à Séoul, et notamment dans le quartier de Hongdae, de nombreux petits bars-concerts qui programment des groupes très sympas, indépendants, amateurs, et talentueux.

Et notamment le club Lydian – entre Hongdae et Sinchon, à côté du Crown Bakery. On y trouve de tout; du bon vieux rock, de la chanson, du folk, de l’inclassifiable. Les groupes sont souvent incomplets, c'est pas toujours facile de se trouver un batteur... Pas d'alcool à vendre – le patron veut une salle de concert, pas un bar – mais rien n'empêche d'aller s'acheter quelques canettes au convenient store du coin. Les musiciens ne sont pas rémunérés, et tirent les tables après le concert pour se faire offrir des ramyeons et du soju, agapes auxquelles le public resté jusqu’à la fin est aussi convié.

La salle, déjà petite, est souvent à moitié remplie, le public étant pour la plupart constitué des groupes qui jouent le soir même... Qu'importe, le talent est là, à l'état brut, et l'audience captivée. Les morceaux s'enchaînent et le temps s'arrête.

Ci-dessous, un extrait vidéo de Yeotjaengi, rebaptisé Melanism depuis.

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vendredi, janvier 02, 2009

Okonomiyaki et tteokbuki

Visite éclair de deux jours au Japon à Noël, pour aller y chercher mon visa de travail.

Dans un petit restau d'Osaka, mon ami Oka me fait goûter le meilleur okonomiyaki du Japon, donc du monde. Le restaurant, minuscule et chaleureux, ne paie pas de mine; on s'assoit et on mange sur le comptoir. Il n'y a pas assez de place pour des tables.


Des lycéens en costume prennent commande bruyamment. L'un d'entre eux parle deux mots d'anglais et propose de nous prendre en photo. Amusé, le patron se met a faire le gamin derrière ses plats.

Je n'arrive pas à finir la moitié de ma ration; assise à côté, une mamy fluette et haute comme trois pommes m'observe en souriant, et engloutit la totalité de son énorme portion.


Visite rapide du quartier coréen d'Osaka, dédale de vieilles ruelles marchandes et couvertes. Des odeurs de kimchi et de tteokbuki, des gens qui se bousculent et s'interpellent en coréen. Quelques posters de Bae Yong-ju, pour faire plus vrai. Deux gigantesques sœurs derrière leur comptoir de poissons hurlent en coréen et terrorisent les passants.

Au milieu des rues se cache un café, véritable merveille semblant sortir droit des années 50. Tout y est parfaitement entretenu, les zincs, les vieux bois, les boites en fer de marques de café disparues depuis longtemps. Le patron y prépare son café dans des éprouvettes renversées et chauffées par un bec bunsen. Un lieu hors du temps et magique.

On a passé le soir du réveillon à Kobe, et puis le 25 j'ai repris mon avion pour Séoul. Ils ont passé des cantiques de Noël pendant toute la durée du vol.

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